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L’APEC et la génération Y : une description précise, un tropisme trompeur sur le rôle d’Internet, un oubli des évolutions sociales et culturelles générales, et une faiblesse sur les leviers d’action.

22 mars 2010

L’APEC (Association pour l’Emploi des Cadres), a publié sur son site Internet une étude intitulée « La génération Y dans ses relations au travail et à l’entreprise ». Nous nous permettons dans la présente note, d’une part de recommander la lecture de cette intéressante étude, et de proposer quelques observations à son égard.

Cette étude croise nombre de questions que nous avons déjà abordé dans de nombreuses précédentes notes. Son intérêt tient notamment à un grand nombre de témoignages qui permettent des descriptions précises.

Description ou explication ?

Notre point de discussion portera sur la place d’Internet dans les clefs explicatives de nombre des caractéristiques relevées par cette étude quant aux comportements de la dite génération Y, et plus généralement, sur cette question plus générale de la distinction entre description d’une part et explication d’autre part. Nos propres analyses que nous fondons sur les divers études, témoignages, et retours d’expériences que nous avons pu présenter par ailleurs, nous font avoir sur ce point une vue différente.

Un certain nombre de caractéristiques sont lues à travers des contextes économiques. Difficulté des parcours d’insertion, expériences de parents ou proches ayant été particulièrement peu « respectés » lors de crises précédentes, sont des points sur lesquelles nous rejoignons le propos de l’étude. Ces expériences participent d’une distanciation, d’une transformation de la nature de l’investissement des jeunes diplômés vis-à-vis des entreprises

Un tropisme trompeur sur Internet

Par contre, lorsque l’usage du Web est explicitement cité comme « explication » des caractéristiques relationnelles des jeunes diplômés, nous ne suivons pas cette analyse. Et plus globalement, cela dénote de notre point de vue un point aveugle du propos, à savoir certaines évolutions sociales et culturelles générales de notre société dont seuls quelques effets sont constatés, et les cause nullement interrogées. Et cela n’est peut-être pas sans lien avec l’absence de pistes quant à la manière de relever le défi de la réussite de l’intégration de cette jeune génération dans l’entreprise.

Le sens donné au travail, le rapport au temps, à la hiérarchie, sont autant de points qui ne peuvent pas trouver d’explication dans l’usage du Web et dans une simple référence à « l’individualisme ». Nous ne nions pas ces faits, mais nous considérons qu’il est nécessaire d’essayer d’en trouver les raisons, et donc aussi les liens avec d’autres évolutions de notre société, pour essayer de les comprendre d’une part, et d’y faire face d’autre part.

Des évolutions sociales et culturelles générales

Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer ici, ici, ici, ici et ici certaines de ces questions. Nous ne ferons donc que reformuler certaines de ces analyses et proposer une clef de compréhension et d’action.

La lente mais profonde déstabilisation de la fonction « adulte » dans notre société, qui perd progressivement ce qui la constituait, à savoir qu’elle apportait des stabilités à l’individu, a des conséquences en retour vers cette période de vie qui devait y préparer, la jeunesse. Sous le coup d’évolutions économiques (précarité / mobilité dans l’emploi), de progression de la démocratisation / individualisation (revendication des droits individuels / liberté des engagements et des dégagements), etc., l’âge adulte ne coïncide plus avec un « statut » d’adulte. Subies et, ou voulues, ces évolutions affectent un nombre toujours croissant de personnes.

Parmi les conséquences de ces évolutions, une sorte de « dévitalisation » de l’espace public, un mouvement de bascule de la socialisation des jeunes en référence aux adultes vers une référence aux pairs, et un effacement des « rôles » d’autorité auxquels pourraient s’autoriser les adultes, en tant qu’adultes, affectent la jeunesse sur des points qui nous concernent ici.

Ce que l’étude de l’APEC met sur le compte d’Internet en matière de comportements relationnels et de rapport à la hiérarchie et à l’autorité, nous apparaît beaucoup plus profondément influencé par le fait que progresse dans nos sociétés cet effacement de la fonction d’« adulte ». Effacement qui consiste notamment en ceci que les normes sociales, les normes légales, les normes communes, sont de moins en moins exprimées, rappelées, par les adultes dans l’espace public (ceci se manifestant notamment de manière spécifique relativement à ce que l’on appelle les incivilités). Ainsi, les personnes en âge de la faire sont de moins en moins nombreuses à s’autoriser à faire preuve d’autorité vis-à-vis de jeunes gens, au simple motif qu’elles seraient adultes. Nous renvoyons ici précisément aux mouvements de fonds qui déstabilisent sans cesse d’avantage le statut d’adulte depuis plus de trente ans.

Comme en miroir de cette évolution, le développement de ce que l’on appel la « socialisation par les pairs » est une évolution très forte et qui n’a pas attendu Internet pour se développer depuis l’après seconde guerre mondiale. Internet, et en particulier les outils d’échanges, de mise en réseaux, se sont parfaitement glissés dans cette culture, mais celle-ci préexistait et avait des raisons spécifiques.

Pour agir, essayons de comprendre

Ainsi, de nombreuses évolutions sociales et culturelles générales nous apparaissent sous-jacentes aux caractéristiques que nous montre les plus jeunes d’entre nous. Et ceci est décisif notamment lorsqu’il s’agit de commencer à envisager l’avenir. Que faire face à de simples constats de différences de valeurs et de comportements ? C’est en essayant de comprendre les raisons de ces valeurs et comportements que nous pouvons essayer de poser des pistes pour une meilleure intégration des jeunes générations dans l’entreprise.

Et les analyses que nous rappelons rapidement dans cette note nous conduisent à penser que le défi qui est ici à relever dépasse en fait la seule question de l’intégration en entreprise ou dans le monde du travail.

La question de savoir s’il y a une troisième voie, entre le détachement ou le cynisme, quant à l’intégration en entreprise, que semble à certains égards poser la jeune génération, renvoie à un enjeu de société lourd.

La courte intervention à suivre du sociologue Alain Touraine nous semble en rapport direct avec cela. Au-delà de l’aspect circonstancié de ce propos, la seconde partie de l’intervention, concernant le délitement du couple « économico-social » nous apparaît comme une autre façon de décrire une partie des évolutions que nous essayons d’appréhender ici.

Nous voyons dans le cadre de nos activités aux côtés d’universités et auprès de milliers d’étudiants, la manière dont ceux-ci vivent le face à face avec l’entreprise, avec l’exigence de ce qu’ils expriment comme une demande minimale de reconnaissance de leurs « droits » au sens de « dignité », de « valeur », demande qui relève d’un appel à la « reconnaissance » à laquelle ils estiment avoir indubitablement droit de la part des entreprises.

L’expression de cette demande est souvent très crue. Elle ne passe que peu par la médiation d’un appel aux formes instituées du droit, et se joue très vite sur le mode interpersonnel. La nécessité de reconstruire un dialogue entre ces deux mondes, qui sont aussi les manifestations les plus avancées de deux « cultures » majeures de notre société, peut se mesurer à l’aune de cette absence toujours plus marquante de médiation. Absence que nous retrouvons dans les difficultés des entreprises à appréhender et à intégrer un nombre toujours croissant de jeunes diplômés.

Conclusion

Nous formulons à nouveau notre pensée, notre hypothèse, et donc notre programme de travail sur cette question :

L’intégration des jeunes générations en entreprises et plus globalement dans le monde du travail, relève aujourd’hui d’un enjeu interculturel. Il n’est pas d’abord question de quelques traits de comportements et de quelques compétences techniques, mais plus fondamentalement de l’expression d’un mouvement de fond de notre façon de faire société, et de notre façon d’être socialisés, d’agir, et d’interagir. Les entreprises et le monde du travail sont encore très largement imprégnés d’une culture tout autre quant à ce qu’ils supposent en terme de rapport à soi, de rapport aux autres, de rapport à la société et à ses normes.

Nous sommes donc, sur cette question de l’intégration professionnelle, comme à de nombreux autres plans de notre vie sociale, confrontés à l’exigence d’une mise en dialogue de ces deux (au moins) cultures, et d’une quête de synergies, d’enrichissement mutuel, de ces cultures.

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