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Étudiants de Lettres, sciences humaines et sociales : de la méthode, mais aussi des compétences !

28 juin 2010

Nous prolongeons dans la présente note les réflexions engagées ICI sur les apports des formations en sciences humaines et sociales dans une perspective professionnelle. Pour ce faire, nous croiserons certaines des analyses du dernier ouvrage du sociologue Alain Ehrenberg sur La société du malaise, et celles de la philosophe américaine Martha Nussbaum, dont l’hebdomadaire Courrier International publie dans son numéro 1025 une traduction de l’introduction de son dernier ouvrage Not For Profit : Why Democracy Needs the Humanities.

La personnalité au cœur du travail contemporain.
« Apparaît un vrai problème de cohésion sociale dans une société où les nouvelles manières de vivre, les rapports entre générations et, surtout, l’emploi et le travail demandent un engagement personnel de tous les instants. La personnalité devient ainsi un souci commun car, sans une bonne structuration de soi, il est difficile d’agir et de décider par soi-même d’une façon à peu près appropriée dans des situations sociales multiples et hétérogènes. (…) Gosta Espin-Andersen a montré que les capacités cognitives et relationnelles sont absolument fondamentales aujourd’hui puisque tout ce qui touche à la personnalité devient un élément essentiel dans le travail.» (Alain Ehrenberg, entretien dans La revue des deux mondes, juin 2010).

Il est d’autant plus remarquable qu’Alain Ehrenberg développe de telles analyses qu’il est sur bien des points en désaccord avec bon nombre des discours contemporains sur « l’individualisme ».

Cette place de la personnalité dans le travail est attestée quotidiennement et à tous les niveaux d’un parcours professionnel. Les attentes exprimées par les employeurs en quête de jeunes diplômés dont ils pourraient sonder avec certitude le caractère n’est qu’un premier reflet de la place accordée et objectivement occupée par la personnalité dans l’exercice des métiers.

« Le salarié et le chômeur sont soumis à des contraintes d’autonomie qui font appel à leur subjectivité, le premier pour satisfaire aux nouvelles exigences de la flexibilité, le second pour se réinsérer dans le monde du travail. Appel à la subjectivité, cela signifie une manière d’agir dans le travail comme dans le chômage consistant à s’affirmer, à faire preuve des compétences que l’on appelle relationnelles, sociales, psychologiques ou personnelles, les quatre adjectifs désignant l’idée que l’individu est tenu de montrer de la personnalité. (…) nous abordons donc l’autonomie non plus sous l’angle de la liberté de choix, mais sous celui de l’action et de la compétition. » (Alain Ehrenberg, La société du malaise, p. 258).

Les humanités source de compréhension de soi, d’ouverture au monde, et d’attention aux autres.
« Nous semblons oublier les facultés de pensée et d’imagination qui font de nous des humains et de nos rapports des relations empathiques. (…)  Pour bien comprendre le monde qui les entoure, les citoyens n’ont pas assez des connaissances factuelles et de la logique. Il leur faut un troisième élément, étroitement lié aux deux premiers, que l’on pourrait appeler l’imagination narrative. Autrement dit, la capacité à se mettre à la place de l’autre, à être un lecteur intelligent de l’histoire de cette personne, à comprendre les émotions, les souhaits et les désirs qu’elle peut éprouver. Cultiver l’empathie est au cœur des meilleures conceptions modernes de l’éducation démocratique (…). Pour le remplir correctement, elles (les écoles et universités) doivent accorder (…) une place de choix aux humanités et aux arts, qui améliorent la capacité à voir le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre. (…) Nous devons cultiver les « yeux intérieurs » des étudiants. Les arts ont un double rôle à l’école et à l’université : enrichir les capacités de jeu et d’empathie de façon générale, et agir sur les points aveugles en particulier ». (Martha Nussbaum, Not For Profit : Why Democracy Needs the Humanities).

Les arts, les humanités, le débat socratique, autant de pratiques qui trouvent malaisément leur place aujourd’hui dans les procédures permanentes d’évaluation, mais qui forment et renforcent des compétences qui ont éminemment à voir avec certaines caractéristiques ne notre vie sociale (mondialisation, société multiculturelle, etc.) et l’organisation du travail.

L’histoire de la philosophie ne présente pas l’histoire d’une démarche scientifique qui progresserait, qui laisserait certaines hypothèses passées comme fausses, ou certaines théories passées comme ayant été soit invalidées, soit englobées par de nouvelles. Mais cette coexistence de « systèmes » ou de « pensées » du monde, dit quelque chose du monde et de notre pensée précisément. Et l’effort consistant à entrer dans chacune de ces pensées du monde, invite à voir le monde de manières différentes.

Il n’y a pas un sens unique, partagé par tous, de l’expérience d’une vie humaine et du monde qui l’accueil. Savoir appréhender cette polysémie, en passant par une pratique artistique, par la philosophie ou par une autre des sciences humaines, doit permettre une formation de soi propre à renforcer la compréhension de soi et la compréhension, l’écoute, des autres, dans une démarche perpétuellement ouverte.

L’interculturalité croissante de notre société franchie les murs de l’entreprise et ne peut qu’appeler les compétences des étudiants en lettres et sciences humaines.
Comme évoquée en échos aux analyses d’Alain Ehrenberg, l’organisation du travail, mais de la société toute entière, demande aujourd’hui un exercice particulier de l’autonomie. En cela, la formation de soi que peuvent apporter les sciences humaines et sociales contribue directement à faire face à cette exigence.

De plus, comme nous l’avons déjà souvent évoqué (exemples : ici, ici, ici), une forme nouvelle d’interculturalité se fait jour au sein des entreprises. Les « cultures » générationnelles et leur cohabitation ou plus encore leur mise en synergie représentent des défis importants aujourd’hui. Comme l’indique les travaux de Martha Nussbaum, les étudiants en sciences humaines et sociales doivent avoir ici des compétences particulières, des capacités à « gérer » ces situations d’interculturalité, en s’appuyant sur leur pratique de l’empathie vis-à-vis de multiples conceptions du monde qui ont été autant de regards personnels, même très élaborés.

Et là encore, comme nous l’indiquions dans une précédente note sur cette question des compétences des étudiants en lettres et sciences humaines, beaucoup de recruteurs expriment des attentes qui relèvent très précisément de ce genre de compétences sans faire le lien avec ces profils d’étudiants.

Il nous semble que le plus sûr moyen de faire valoir ces compétences dans un langage audible pour les recruteurs consiste pour ces étudiants à réaliser des stages volontaires, hors de leur domaine précis de formation, pendant leur cursus, qui leur permettront d’exercer ces capacités sur des matières nouvelles, des « matières » professionnelles. Cela permettra à chacune et chacun d’entre eux de découvrir la réalité de ces compétences, de les exercer, et d’apprendre une langue nouvelle, celle des « professionnels ».

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