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Orientation et projet professionnel à l’université : retour vers le futur ?

4 octobre 2010

Pour faire suite à une première note sur ce sujet (ICI), nous proposons aujourd’hui une lecture de l’article Les origines et la naissance du mouvement d’orientation, de Michel Huteau et Jacques Lautrey, paru dans la revue L’orientation scolaire et professionnelle en 1979.

Le lien avec la note que nous avions proposé s’impose dès les premières lignes de cet article : « À partir d’un certain niveau de division du travail, les sociétés adoptent une forme ou une autre de répartition des individus entre les différentes catégories d’activité économique. Les régulations implicites peuvent suffire à résoudre le problème de l’affectation sociale lorsque le système de production est peu différencié et évolue peu, mais dès qu’il n’est plus possible d’exercer la profession du père ou une profession à laquelle l’entourage proche puisse initier, la nécessité d’un système de formation se fait sentir, et des problèmes d’articulation entre ce système de formation et le système de production apparaissent. »

C’est donc au tournant du XIXème et du XXème siècles que ces questions sont apparues pour la première fois, avec la révolution industrielle et surtout la mécanisation de la production.

I.    Les problèmes liés au système de production

L’augmentation de la division du travail et le recrutement des ouvriers.

Les premières manufactures, au XVIIIème siècle, faisaient encore cohabiter les différents corps de métiers traditionnels. C’est le machinisme qui a introduit une nouvelle division du travail. De plus, au tournant du XXème siècle, cette division du travail n’a plus été seulement une conséquence des évolutions techniques, mais aussi un but recherché comme devant permettre une optimisation des tâches de chaque ouvrier. Ce mouvement s’appuiera sur une sélection brutale des ouvriers en fonction de leur rendement.

De la sélection à l’orientation

Tout en adhérant aux principes de l’organisation taylorienne du travail, un courant de pensée apparaît qui veut organiser en amont la sélection, sous la forme d’une orientation, plutôt que de laisser la production opérée le tri a posteriori.

« L’orientation professionnelle apparaît comme un complément ou un substitut au moins partiel à la sélection professionnelle. Elle doit contribuer à l’affectation des travailleurs. On considère aussi qu’elle doit contribuer à résoudre un problème connexe, celui de l’apprentissage. »

La crise de l’apprentissage

Un ensemble de mouvements, allant de la suppression des corporations par la révolution, aux conditions de vie des ouvriers les poussant à mettre leurs enfants au travail plutôt qu’en apprentissage, en passant par les politiques de tr ès court terme de la gestion des manufactures faisant des apprentis des manœuvres sous-payés, tend à disqualifier l’apprentissage. Ces évolutions ne tarderont pas à engendrer une pénurie de main-d’œuvre qualifiée.

II.    Les problèmes liés au système de formation

La généralisation de l’enseignement primaire

La fin du XIXème siècle marque l’aboutissement d’un mouvement engagé depuis un siècle pour l’instauration d’une éducation organisée non plus par l’Église mais par la République.

« Pourtant, deux problèmes auxquels le mouvement d’orientation professionnel sera plus tard confronté minent déjà ce système éducatif. D’une part, il est incapable de concevoir et de mettre en place une formation professionnelle de plus en plus abandonnée par l’initiative privée. D’autre part, sous son apparente unité, il juxtapose en réalité deux formes de scolarité étanches l’une à l’autre. »

Il existe deux systèmes de formation séparés

L’inarticulation du primaire et du secondaire est telle qu’elle assure la reproduction la division en classes de la société du XIXème siècle. C’est notamment le brassage des classes sociales dans les tranchées de la guerre de 14-18 qui jouera un rôle de révélateur et qui donnera naissance à un mouvement pour une école unique.

La formation professionnelle impossible

À chaque fois qu’une ébauche de formation professionnelle voit le jour sous la IIIème république, cette formation se transforme progressivement en formation générale. Ainsi de l’enseignement spécial, qui, de 1881 à 1902, deviendra en plusieurs étapes l’enseignement moderne des lycées, sanctionné par le Baccalauréat.

III.    Les sources idéologiques et scientifiques

Les grands courants philosophiques

Alors que la révolution est passée, sur quels fondements donner une forme sociale à la société ? C’est parmi les successeurs de Fournier, qui rechercha une forme harmonieuse de société, que l’on trouve les premières formulations relatives à une orientation professionnelle.

Mais le courant principal sera le positivisme d’Auguste Comte, qui voudra que la science remplace la religion comme source des règles d’organisation de la société. Un autre mouvement de pensée, l’évolutionnisme, marquera également fortement la période.

La genèse d’une psychologie scientifique

Dès théories sur l’articulation entre les corps et l’ « esprit », aux nombreux travaux visant une mesure de l’intelligence humaine, à partir du premier tiers du XIXème siècle, de nombreux savants vont se lancer sur une voix qui constituera progressivement la psychologie scientifique.

IV.    La naissance du mouvement d’orientation

L’Orientation Professionnelle

« Persuadés que les individus peuvent être caractérisés par des aptitudes héréditairement déterminées et étroitement spécifiques, convaincus qu’ils disposent de méthodes scientifiques leur permettant d’appréhender objectivement ces aptitudes, formés dans l’idée que la science est d’ors et déjà à même de résoudre les problèmes sociaux, les pionniers de la psychologie scientifique naissante seront les premiers à proposer un système rationnel d’orientation professionnelle. »

L’orientation professionnelle de fait « au petit bonheur »

Place du hasard, poids des circonstances, examens de recrutement sans rapport avec les métiers, place de la subjectivité des jugements, etc., sont autant de reproches faits par les psychologues scientifiques, qui opposent à cela la standardisation et les études de validation de tests judicieusement choisis.

Il en résulte un gaspillage humain et économique

« L’absence d’orientation professionnelle est à l’origine d’un gaspillage humain préjudiciable au public et aux travailleurs eux-mêmes. » Ainsi par exemple des résultats d’enquêtes menées en France et aux Etats-Unis en 1913 sur les conducteurs de tramway et qui mirent en évidence que 25% d’entre eux n’avaient pas les aptitudes nécessaires à l’exercice de leur métier. Cela est dangereux pour le public, mais cette déficience de l’orientation professionnelle peut également être mise en cause dans nombre d’accidents du travail.

« On est frappé de cet aspect de la vie économique : aucune méthode proprement dite ne préside à la distribution des fonctions, au moins des fonctions ouvrières, c’est un déséquilibre inquiétant d’industrie à industrie entre les besoins de la production et les offres de la main-d’œuvre, on aboutit ainsi à l’encombrement de certains métiers, au délaissement de certains autres » (Clément, p.7)

Un révélateur, la première guerre mondiale

Le déficit démographique considérable causé par la première guerre mondiale, confronte à la nécessité de produire plus avec moins de moyens. Cela fera dire au Ministre du travail de l’époque qu’il est nécessaire d’augmenter la productivité du travail « en organisant la meilleure répartition possible des valeurs humaines entre les divers ordres d’activités ».

Dans une économie en pleine transformation, il faut trouver rapidement ceux qui seront capables d’exercer des métiers qui n’existaient pas ou étaient peu répandus auparavant.

L’orientation professionnelle permet la formation d’ouvriers qualifiés

Celle-ci peut être vue comme une manière d’élever le niveau des élèves et de les aider ainsi à trouver des employeurs disposés à en faire des ouvriers d’élite, ou comme devant fournir aux entreprises la main d’œuvre qualifiée dont elles ont besoin.

Mais au-delà de ces différences, la plupart des théoriciens et praticiens de l’époque considèrent comme Christiaens que « le point de départ nous a paru résider dans la recherche de ce qui est la cause d’une rapide adaptation à un travail professionnel donné, cause qui se trouve incluse dans l’idée exprimée par le mot « aptitude ». Nous n’avons pu la trouver que dans les dispositions héréditaires de chacun. »

L’orientation professionnelle répond à la fois aux aspirations des travailleurs et à celles des patrons

Les effets escomptés de celle-ci sont en effet notamment une meilleure réussite de chaque ouvrier dans son métier, et donc, une plus grande efficacité de la production. Cependant, alors que certains voient en cela la possibilité de viser une forme d’harmonie entre le capital et le travail, d’autres refusent cette possibilité de dépasser des contradictions d’intérêts.

Par ailleurs, « pour Piéron, la sélection est une tâche étroite, facile, uniquement négative, qui répond à la demande de l’employeur, tandis que l’orientation professionnelle est une tâche positive, plus complexe, plus longue : dire l’ensemble des métiers que pourrait faire un individu. »

Les adversaires de l’orientation professionnelle

Du courant phénoménologique, pour lequel la personnalité ne peut être approchée que dans sa globalité et dans une relation intersubjective, ce qui remet en cause la prétention à une connaissance objective des aptitudes, à un critique du caractère fixiste de l’approche par aptitude, qui nie le rôle de l’éducation et la possibilité d’évolution, de formation, plusieurs types de critiques sont portées au mouvement d’orientation professionnelle. Cependant, le développement de celui-ci n’est pas freiné pour autant.

L’Orientation scolaire

L’orientation professionnelle était destinée aux élèves sortis de l’école primaire et destinés à des métiers manuels. La mise en place d’une orientation scolaire sera plus tardive.

Henri Laugier et les Compagnons de l’Université Nouvelle

Suite à la première guerre mondiale, qui mis côte à côte dans les tranchées des hommes de toutes classes, des universitaires particulièrement sensibilisés par cette expérience mettent au point un projet d’école unique qu’il présentent en 1918, avant même la fin de la guerre.

Ils expriment ainsi leur doctrine : « Pour que la France gagne la paix et répare ses pertes, il faut qu’elle travaille plus et qu’elle travaille mieux…, c’est pourquoi… il faut que tous soient instruits pour que le peuple français soit mieux préparé à la concurrence internationale, pour que le citoyen fasse mieux son métier de citoyen : il faut en outre que les meilleurs soient tirés de la foule et mis à leur vraie place qui est la première. ».

L’école unique

L’une des questions clef dans les longs débats autour de ce projet sera celle de la « sélection des meilleurs ». Et l’idée d’associer un examen d’aptitudes à l’examen des connaissances pour réaliser cette sélection tout au long de la scolarité a été largement partagée.

V.    La question des aptitudes : deux conceptions de l’orientation

« Scientifiques » et « praticiens empiriques »

L’utilisation de l’ « aptitude » (disposition naturelle à quelque chose) pour procéder à l’affectation sociale des individus remonte au moins au XVème siècle. D’abord considérée comme un don de Dieu, l’aptitude sera par la suite perçue comme une hérédité.

Mais derrière le recours commun par les promoteurs de l’orientation professionnelle à cette notion, se cachent des différences d’appréciation entre les « scientifiques » et les « praticiens empiristes ».

« Les divergences entre les deux courants portent sur les questions suivantes : est-il nécessaire d’avoir une définition précise de la notion d’aptitude ? De quelles aptitudes doit-on tenir compte ? A-t-on besoin de techniques particulières pour évaluer les aptitudes ? Quel doit être le rôle des aptitudes dans l’organisation de la société ? »

Qu’est-ce qu’une aptitude ?

Alors que les « praticiens » ne s’encombrent pas d’un travail de définition, les « scientifiques » eux analysent la diversité des aptitudes et partagent largement l’idée selon laquelle « l’aptitude étant toute caractéristique psychologique permettant de différencier les individus sous l’angle du rendement, elle peut désigner tout aussi bien des processus élémentaires, des fonctions globales, des combinaisons de fonctions globales. On pourra aussi parler d’aptitudes relativement au caractère ou à l’expression de l’affectivité. (…) l’idée de rendement montre bien que l’aptitude est relative à un contexte social. »

De cet accord général, en découle un second sur la tripartition des aptitudes selon trois niveaux :
1/ Les potentialités de départ qui proviennent du patrimoine héréditaire
2/ Les potentialités actuelles qui renvoient à l’état organique résultant de l’action du milieu sur le patrimoine héréditaire
3/ Les performances actuellement observables

L’enjeu de ces travaux, dans l’optique de l’orientation professionnelle, est de se rendre capable d’un pronostic. « Pour orienter il faut prévoir l’adaptation du sujet à des tâches professionnelles dont il n’a aucune expérience et dont il n’a pas encore entrepris l’apprentissage. ». L’enjeu est donc d’identifier des contextes « scolaires » permettant d’observer, de s’assurer de la présence, d’aptitudes qu’il conviendra de retrouver à l’identique dans l’exercice d’un métier. Tout cela présupposant la transférabilité de ces aptitudes d’un contexte à l’autre.

Dans le prolongement de ces analyses, les scientifiques engagés dans ces travaux se confronteront aux questions de savoir quelles aptitudes doivent être envisagées, (s’il faut chercher à repérer les aptitudes spécifiques à chaque métier, ou si des aptitudes plus générales ne peuvent pas plus facilement et tout aussi efficacement être étudiées), comment évaluer ces aptitudes, selon quelles méthodes, avec quelle fiabilité.

Les aptitudes et l’organisation de la société

La distinction entre « scientifiques » et « praticiens » recouvre également souvent une forte différence d’appréciation sur l’enjeu social de l’orientation professionnelle. Les premiers y voient le moyen d’une organisation rationnelle du travail, et l’accès de chacun à un métier selon ses aptitudes et non selon tel ou tel privilège. Les seconds ne portent pas de projet de réforme sociale, mais une volonté de contribuer à une meilleure gestion de l’économie et de la société, notamment en combattant les préjugés contre le travail manuel, en écartant certaines personnes de métiers pour lesquels elles n’ont pas les aptitudes nécessaires. Certains expriment même des analyses très conservatrices Mauzevin indique ainsi que « dans l’orientation de l’enfant, il nous paraît indispensable de s’appliquer à conserver celui-ci dans son cadre et dans son milieu. ». À l’inverse, lors du 3ème Congrès international de psychotechnique, une motion est voté à l’unanimité demandant « qu’en aucune circonstance les besoins immédiats d’une industrie ne viennent contrecarrer les aptitudes psychophysiologiques des jeunes gens. ».

Ceci nous fait penser que

Du tournant du XIXème au XXème siècles, au tournant du XXème au XXIème siècles, les ressemblances des problématiques sont assez stupéfiantes :
•    La nature des compétences (aptitudes)
•    La bonne allocation des compétences (aptitudes)
•    L’intérêt de la personne / de l’entreprise / de la société
•    Quelle évolution des compétences (aptitudes) avec le temps
•    Quelles procédures d’évaluation
•    Orientation / Sélection

À supposer que la mise en place de ces dispositifs d’orientation professionnelle et scolaire, telle que décrite dans cet article, ait permis de relever le défi de la société industrielle et de sa spécifique division du travail ainsi que de ses types de métiers, il semble que la démocratisation de notre société et son individualisation croissante, la massification de l’accès à l’enseignement supérieur universitaire, et les changements profonds de l’organisation de la production de biens et de services, aient posés les termes d’un nouveau défi, que nous évoquions dans notre précédente note.

Pour ne considérer que ces trois lourdes évolutions, nous voyons bien que le caractère « naturel », « fixe », « déterministe », des « aptitudes / compétences » est difficilement défendable auprès de notre démocratisation et de notre individualisation. Ainsi par exemple, les analyses dont nous nous faisions l’écho ICI et ICI pointaient la généralisation d’une appréhension de l’arrivée à l’âge adulte comme « réalisation de soi », autrement dit comme le prolongement d’un processus sans fin de construction de soi, et donc d’évolution.

Nous avons également déjà eu l’occasion de dire comment une certaine conception de l’orientation / sélection formait le bon revers d’une médaille dont l’autre versant est la rigidité des pratiques de recrutement des entreprises. Ces formes d’organisation continuent de vivre sur une conception « statutaire », alors que celle-ci est aussi fortement percutée par les mouvements listés précédemment.

Ainsi cet article nous éclaire-t-il sur la genèse de procédures qui ont fortement marqué les dispositifs d’orientation jusqu’à aujourd’hui, mais aussi sur les questionnements souvent inapparents qui les traversent, au moins dans leur genèse et dans leur conception, ainsi enfin que sur l’ampleur du défi que constitue la conception, l’imagination, la création et la mise en œuvre d’une démarche d’orientation à même de prendre la relève de ce que furent pendant des millénaires des formes traditionnelles de transmission et d’organisation de la société ou d’un autre système d’orientation, tous adaptés à des formes de vie sociale, de mentalités et d’organisation de la production de biens et de services aujourd’hui obsolètes.

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