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Orientation et projet professionnel à l’université (3) : un projet flou pour un monde flou ?

11 octobre 2010

Comment construire un projet dans « un monde de mobilités incessantes et de crise des anticipations prises au piège de l’immédiateté » ? Comment s’orienter dans un contexte de « changement de temporalités (avec) l’effacement d’un avenir prometteur, la montée du court-termisme, l’importance accordée à l’éphémère et à l’événementiel » ? Dans un tel contexte, « on peut s’interroger sur les chances de survie d’une telle métaphore ».

Tel est le point de départ de l’article L’espace contradictoire des conduites à projet : entre le projet d’orientation du jeune et le parcours atypique de l’adulte, de Jean-Pierre Boutinet. Il nous a semblé intéressant de suivre ces analyses pour prolonger nos réflexions engagées ICI et ICI sur les enjeux de l’orientation et du projet professionnel à l’université.

L’article appréhendant des problématiques d’orientation et d’insertion initiale ainsi que de réorientation et de réinsertion, nous nous intéresserons principalement aux premières.

Un conflit de temporalités

L’auteur pointe dans un premier temps la pression « adulte » sur les adolescents à anticiper, à se projeter, à construire un projet, à savoir ce qu’ils veulent faire plus tard, alors même que ces jeunes sont immergés dans des temporalités de l’immédiateté.

Cependant, nombre d’adultes ont aujourd’hui d’ors et déjà eu à faire l’expérience pour eux-mêmes de la discontinuité des parcours. Et c’est dans une démarche de retour biographique qu’ils peuvent essayer de construire a posteriori une « cohérence » dans leur parcours professionnel, plus qu’ils n’ont pu eux-mêmes anticiper efficacement.

« La conduite de projet subit alors une véritable métamorphose : le projet de vie n’est plus à saisir dans l’anticipation plus ou moins lointaine d’un avenir désirable qui fasse sens mais dans une trame déjà constituée à travers la mise à jour de l’un ou l’autre des fils biographiques que permettent de tirer les bifurcations et les zigzags du parcours jusqu’ici réalisé. »

Ainsi, l’auteur identifie une triple contradiction :

  • Représentation linéaire de principe du parcours professionnel dans les imaginaires adultes et les institutions / L’ « atypicité » de fait des parcours
  • Demande sociale de projet-prospective adressée aux jeunes et aux personnes en recherche d’emploi / Des démarches de projets-rétrospectives comme les bilan de compétences ou les portfolio
  • L’injonction adulte envers les jeunes en termes d’orientation / La situation d’indécision dans laquelle nombre de ces mêmes adultes sont de fait pris

Première solution : le recours à la biographisation

Le développement de pratiques comme les histoires de vie, les bilans de compétences, la validation des acquis de l’expérience, les portfolios, etc., atteste d’une sorte de « répétition créatrice face à un avenir sans horizon et privé de sens », face à une sorte « d’effacement de l’avenir ».

Alors qu’il est difficile (impossible ?) de se projeter, alors qu’on ne trouve pas de sens à construire un tel projet d’orientation et d’insertion, c’est dans une relecture de sa biographie que l’on va essayer de construire un sens qui échappe.

Les limites de cette démarche

« Nous entendons par biographisation le travail d’interprétation de soi-même par lequel le sujet adulte cherche à se définir une place dans le temps chronique de son existence à travers une histoire qu’il verbalise tout en la rapportant à lui-même ».

Nous voyons bien que cette démarche pose déjà une difficulté quant à l’âge de la personne qui peut s’y essayer. Les jeunes notamment peuvent être fortement limités.

D’autre part, un certain nombre de choses vécues peuvent rester difficilement accessibles à cette biographisation. Ainsi de ce qui ressort du conditionnement, ainsi que ce qui a pu être vécu comme un traumatisme.

Enfin, ce travail peut prêter le flan à une forme de narcissisme, qui orienterait le travail de mémoire de manière à procéder essentiellement à un « réenchantement subjectif d’un monde plus fantasmé que vécu ».

De la biographisation au projet de réorientation

En s’appuyant notamment sur les approches phénoménologiques développées par Husserl, l’auteur met l’accent sur l’articulation nécessaire du rétrospectif et du prospectif, et pointe dans ces contraintes de temporalité un point faible très fréquent dans les dispositifs d’insertion. « L’horizon temporel d’anticipation permet de sortir de l’immédiateté des sollicitations comme de la complaisance mémorielle et ouvre l’espace temporel et mental nécessaire pour affronter les risques d’un avenir à aménager. » Il faut donc tenir également à une démarche prospective.

S’agissant des plus, jeunes, dans un projet initial d’orientation, par la force des choses il y a peu d’expérience à mobiliser. C’est pourquoi il est nécessaire de se donner les moyens le plus rapidement possible d’appropriations d’expériences. Par contre, pour des plus âgés en période de réorientation, il faut là pouvoir s’appuyer sur l’expérience et son récit, et voir si le projet sera plutôt de l’ordre de la continuité ou de la rupture  avec ce récit.

Vers une nouvelle épistémologie du projet de (ré)orientation

Afin de tenir les trois pôles de la situation (biographisation d’un parcours / Projet / contexte de forte mobilité), l’auteur dégage quatre points :

  • L’orientation est comme une réorientation, devant faire parler le passé comme l’avenir.
  • Si la biographisation est impossible, le recours à une esquisse de « projet d’orientation fiction, mixte de rêve et de réalité » s’impose, en même temps qu’une recherche urgente de confrontation avec le réel.
  • Il n’y a pas comme une trajectoire qui « guiderait » cette (ré)orientation. Il faut savoir faire s’exprimer la singularité « qui combine sur un mode paradoxal et transactionnel les déterminations d’une trajectoire et les aléas d’un parcours ».
  • Face à l’incertitude et à la complexité du milieu, il est nécessaire de construire le projet de (ré)orientation à travers une pluralité de scénarios, de perspectives, de manière à intégrer la complexité et l’ « atypicité » dans le projet lui-même.

Conclusion

« L’orientation gagnerait à être pensée aujourd’hui sur le mode d’une figure de Janus qui tente de faire cohabiter en son sein, quelles que soient les classes d’âge concernées, deux visages placés au devant de l’énigme de leur savoir-devenir : sur l’une des faces de cette figure se profil le visage d’une orientation fiction des jeunes, une fiction en quête de confrontation à la réalité, sur l’autre face le visage d’une réorientation-transition, une transition des adultes à aménager par de continuelles transactions. »

Ceci nous fait penser que

Nous éprouvons tous les limites de cette métaphore de l’orientation, qui renvoie à l’idée de l’existence objective de quatre points cardinaux, qui rend possible l’existence de cartes fiables permettant de se repérer, de se projeter, d’anticiper.

Mais en même temps, cela ne remet pas en cause la nécessité de se projeter.

Aussi, l’articulation entre le retour biographique, effectué selon certaines précautions qui ont été indiquées, le travail prospectif, la construction d’un projet, et le croisement de cela avec les conditions circonstancielles (état du marché du travail), apparaît comme le chemin sur lequel beaucoup s’essaient.

S’agissant des étudiants, dans une démarche de formation initiale et donc ayant devant eux la perspective d’une première insertion professionnelle, la faiblesse biographique pèse également sur la fiabilité de la démarche de projection. D’où l’importance des possibilités d’expériences à l’intérieur ou en parallèle de la formation. (Cf. Ce que nous avons pu dire sur les stages volontaires par exemple, mais aussi sur les expériences bénévoles). Et ici le terme d’expérience nous semble à prendre très au sérieux, en laissant la possibilité aux étudiants de vivre des échecs qui seront pour autant très informatifs et constructeurs.

À cela s’ajoute la nécessité de concevoir un projet, une projection, suffisamment ouverte pour pouvoir intégrer les incertitudes, les fluctuations, les évolutions de conjonctures, etc.

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